Permissivité

 

 

- « J’ai vu Timsit. J’ai vu Timsit ! »

- « Qui c’est Timsit ? », demande le copain.

- « Tu connais pas ? C’est un comique. Il est terrible ! »

- « Ben, pourquoi tu vas pas lui parler ? »

            Après une longue hésitation, plantée devant mon idole à le zieuter, et quelque peu défié par le copain, je finis par surmonter mon appréhension et attaquer. Moi, ordinairement très sobre, j’avais bu deux ou trois pastagas bien tassés. L’ambiance était chaude, ça déconnait dans tous les coins. C’était un bon soir de Féria, quoi !

            Il est vrai qu’en temps de Féria on se laisse aller plus facilement et l’on se permet sans complexe ce qui dans un autre contexte semblerait inimaginable comme s’habiller de manière débraillée ou provocante, attraper par le cou des gens que l’on ne connaît pas, brailler dans les rues des chansons pas toujours spirituelles....

            Les anecdotes abondent : des vieux qui un verre à la main montent sur un manège pour enfants, aux jeunes qui se jettent tout habillés dans les fontaines, ou à celui qui dort sur le trottoir du Victor Hugo, en plein samedi après-midi, une baguette d’encens (allumée) plantée dans un trou de la chaussure. « Lors de la Féria tu peux demander à n’importe qui de te payer à boire, il y a une bonne chance que ça marche » Et si ça marche pas, tu peux faire la quête, rien que pour rigoler. 

            Voici quelques histoires un peu plus élaborées. Ainsi celle de ce jeune homme timide qui un soir de Féria s’est fait passer pour un policier en civil, et s’est mis à contrôler les gens dans la rue. « C’était terrible ! Les gens me montraient vraiment leurs papiers... ou s’excusaient de ne pas les avoirs sur eux. Jusqu’au moment où je suis tombé sur un vrai flic. Je suis resté con, mais il n’y a pas eu de problèmes, il est entré dans mon délire. C’est ça la Féria ! » Un autre nous raconte comment son copain a eu l’idée de s’improviser videur de l’Impérator. « On poireautait avec des amis devant l’entrée de l’Impérator quand une dame nous a demandé si elle pouvait entrer. On s’est amusé à lui répondre que c’était difficile, qu’il fallait des invitations, mais que, comme elle était sympathique, on allait la laisser rentrer. Alors un copain s’est pris au jeu, s’est planté au milieu du passage, et a décider de faire un filtrage à l’entrée (alors qu’il n’y a pas de filtrage à l’Impérator). En dix minutes il a réussi à créer une file d’attente qui s’allongeait sur tout le trottoir. »

            Evidemment les normes de pudeur se trouvent aussi affectées par le contexte de permissivité associé à la Féria. Ainsi un jeune étudiant en philosophie (option épicurisme, sans doute), nous déclare que la Féria venue il devient testeur : « Oui, je teste. Avec les mains seulement. Je colle mes mains partout... » Pas vraiment partout en vérité « seulement sur les filles. » Et peut-être pas n’importe où... 

 

Dessin Eddie Pons

 

            Ce genre d’expérimentation libertine n’est pas propre à la jeunesse, ainsi un Monsieur très digne, du milieu intellectuel parisien, a confié à son ami nîmois : « La Féria est la seule occasion que j’ai de pouvoir pincer les fesses des bourgeoises en toute impunité. » Voilà pourquoi les Parisiens viennent chez nous, non pour se montrer aux premières places des arènes ou dans les bodégas sélects, comme le disent les mauvaises langues, mais pour assouvir leurs fantasmes.

            Cette attitude de grande décontraction ne se remarque pas simplement dans le pince-fesse, elle se retrouve également dans certains comportement qui, en d’autres circonstances, seraient qualifiés de choquants, ou tout au moins de sans-gêne. « Il était environ 2 heures du matin. J’allais récupérer ma 4L garée dans une petite rue du centre-ville. Arrivé à proximité j’ai remarqué un groupe de filles. Une d’elles était accroupie contre la roue de ma voiture. Croyant qu’elle dégonflait le pneu ou quelque chose comme ça, je me suis approché. Elle pissait, très paisiblement. Un peu surpris je lui ai fait remarquer que c’était ma voiture, et que j’allais partir. Sans se démonter, elle m’a répondu : Attendez une minute, j’ai bientôt fini ! »

            Mais revenons aux fantasmes. La Féria est une occasion rêvée pour l’expression de ceux-ci, en particulier des fantasmes exhibitionnistes. En se promenant sur les bouls, il n’est pas rare de se trouver face à quelques-uns de ces (petits) pervers. « Un samedi soir, sur le boulevard Victor Hugo, j’ai vu un gars d’une vingtaine d’années qui avait grimpé sur une cabine téléphonique et montrait son cul à tout le monde, à la grande joie de ses copains qui l’acclamaient. Mais, ce qui est plus étonnant, c’est que la plupart des gens passant par là jetaient un oeil et poursuivaient leur route sans manifester une émotion particulière. »  Parfois le strip-teaseur fait des émules, ainsi une de nos camarades lycéenne raconte : « Un mec faisait un strip-tease juché sur un rebord de la maison Carrée. Il montrait ses fesses aux gens assis en face, à la terrasse du café. Ses copains et quelques autres mettaient l’ambiance : ils chantaient, sifflaient.... Tout à coup une femme qui était au bistrot s’est levée, s’est installée au-dessous de lui, et a fait un strip à son tour. On a bien rigolé ! » Des scènes un peu plus corsées peuvent se produire, il est vrai un peu à l’écart des grands axes et des illuminations puissantes, mais dans des lieux tout de même très fréquentés. Romain nous raconte : « C’était dans le prolongement de la rue Jean Reboul. Un homme et une femme, d’environ 25 ans chacun, menaient une intense activité. Elle avait la jupe remontée, les mains posées sur le rebord d’une fenêtre et se trouvait dans une position fortement conseillée pour la relaxation des muscles fessiers. Lui était placé debout, juste derrière elle... Tout se passait comme s’ils voulaient assurer un participant de plus à la Féria à l’horizon 2010. » Là encore les copains étaient présents pour encourager les protagonistes, mais contrairement au cas précédent il n’y eut pas d’effet d’émulation. Tant pis pour la Féria 2010 ! 

 

             Légère adaptation de l’article de Magalie Gonzal.

 

Source : La Féria de Nîmes, tome 2, éd. AL2, 1996. Sous la direction de R Domergue

 

 

 

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