Introduction

 

 

           « Au loto, on y va en famille ! » Le nommeur, le ‘cantaïre’, dit-on parfois très joliment, joue un rôle prépondérant dans la transformation d’un jeu de nombres tirés au hasard, en loisir convivial. En terre méridionale, ses boutades et surtout ses commentaires sont inséparables du loto traditionnel : 1, le pichotet ; 13, Thérèse, celle qui rit quand on la b.... ; 70, sétante, ma tante ; 80, dans le coin ! Paradoxalement, le loto, qui se joue avec des numéros, est tout autant un jeu avec les mots. Bien entendu, l’espoir de crier ‘quine’ et de gagner un lot motive aussi les joueurs, qui manifestent spontanément leur déception ou leur joie !

 

           Durant deux années j’ai collecté des commentaires de nommeurs en Languedoc et en Provence. Dans cet espace, les expressions issues de ce que les anciens appellent leur ‘patois’ (en toute rigueur, occitan languedocien ou provençal) sont encore nombreuses.* D’autres sont le produit de la rencontre du français et du ‘patois’ ; elles sont formulées en français méridional. On entend alors ‘7, la daille’ (la faux) au lieu de la dalha ou la daio. La présence de ce parler montre l’attachement d’une partie de la population à sa culture ancestrale, malgré la disparition de la ‘société paysanne’ qui en était le socle.

 

           Des centaines de commentaires méridionaux sont répertoriés dans ce petit livre, confrontés à d’autres venant d’ailleurs en France ou de l’étranger (Angleterre, Catalogne sud, Etats-Unis, Russie…).**

 

           Ma recherche a débuté dans le pays de Nîmes où je réside, avant de s’étendre à d’autres territoires. Cet espace a pour particularité de se situer en Languedoc tout en étant sous influence culturelle provençale. Le hasard m’a donc idéalement placé pour rassembler des expressions utilisées d’un côté comme de l’autre du Rhône, et même jusqu’en Catalogne en ce qui concerne le sud-ouest.

           Outre les notes prises au cours de nombreux lotos, je me suis servi d’informations fournies par des nommeurs et des joueurs ; certains ont établi des listes qu’ils ont bien voulu me confier. Diverses publications m’ont également été utiles ; les références sont fournies en fin d’ouvrage ainsi que les sources utilisées pour établir des comparaisons avec d’autres pays.*** En effet, la plupart des méridionaux pensent que le loto est un jeu local, mais de leur côté les Russes sont très étonnés d’apprendre que ce divertissement existe aussi en France ! Et eux aussi disposent de tout un arsenal de commentaires, qui parfois ressemblent aux nôtres : 90, diedouchka ! Le grand-père. Abondance de commentaires également chez les anglo-saxons, où la dimension musicale est très présente : 7, seven, a slice of heaven ! Nombreuses expressions aussi chez les Catalans d’Espagne, en revanche très peu (à ma connaissance) chez les Castillans ou chez les Andalous.

 

           L’arrivée dans nos villages et nos villes d’une population originaire de la moitié nord de la France et éventuellement d’autres pays occidentaux****, a modifié la composition du public du loto. De nombreux nommeurs ‘du cru’ se sentent obligés de s’exprimer essentiellement en français « pour que tout le monde comprenne ». C’est ainsi que ‘77, les deux dailles’ (en français méridional), devient Les outils ou Les béquilles. Parmi les nommeurs d’origine étrangère à notre région, certains se montrent intéressés par le parler local, mais ils sont minoritaires. Les autres ne puisent donc pas dans le répertoire ‘patois’, et ne recourent qu’incidemment (voire accidentellement, je veux dire sans en avoir conscience) au parler méridional. En revanche, ils manifestent une inclination très marquée pour les numéros de départements. Si une telle numérotation remonte à 1922, elle ne s’est popularisée que dans les années 50 avec son utilisation pour l’immatriculation des voitures (auparavant c’étaient des lettres), et plus tard avec l’emploi des codes postaux.

 

           Qu’ils soient en langue française, en français méridional, en occitan languedocien ou provençal, la plupart des commentaires sont faits sur le ton de la plaisanterie. Une large place est réservée à l’alcool, à la scatologie bon enfant et, par-dessus tout, à la sexualité, sans oublier les moqueries à l’égard des forces de l’ordre. La chanson de variété, le foot ou le rugby, le cinéma et les émissions et animateurs de télé, les objets usuels, sont des supports très sollicités. L’histoire et la géographie sont aussi mobilisées, mais jamais de manière clivante (rien sur Pétain ou la guerre d’Algérie). De même pour la religion, pourtant considérée essentiellement du point de vue catholique : 2, Jean-Paul ; 65, Lourdes ou Les miracles ! Je n’ai jamais remarqué d’autres réactions que d’éventuels sourires dans le public.

Exception dans ce paysage unanimiste, le rapport aux populations voisines : Les écraseurs de chiens, Les envahisseurs, Les voleurs de champignons, Les Gavots ou Les Gavatchs... Mais tout le monde ici est d’accord sur 75, Les Parigots ou La viande à moustiques.

 

           La variété des commentaires, leur répétition inlassable, et l’attachement du public à telle ou telle formulation, révèlent les contours d’une culture populaire qui combine encore au début du XXIe siècle des références nationales, régionales et parfois très locales comme la bouvine en pays de tradition camarguaise. Certes, le recours croissant aux numéros de départements fait apparaître tout un lot de références relatives à la France entière, mais les nouveaux commentaires demeurent dans le registre populaire : 38, Isère, la misère ; 23, ça creuse ; 15, le fromage (Cantal). Les sociologues pourront trouver là un matériau très concret pour une analyse en termes de représentations, de normes, de valeurs. Il est un point qui, je l’espère, attirera leur attention, c’est l’humour parfois très élaboré de certains commentaires . ‘25, la boisson du vampire !’ Le comble est atteint avec les commentaires par ricochet, au point d’en devenir incompréhensibles au profane. ‘32, les dents’ ou ‘le dentier’, devient ‘Les dents de la mer’ (allusion au film culte), pour finir avec ‘Les dents de ta mère’, voire ‘Les dents de ton père’. Autre exemple : ‘5, les doigts de la main’, qui devient ‘la main de ma sœur’ (dans la culotte...), pour finir en ‘la main du masseur’.

 

           Puisse le lecteur prendre plaisir à la lecture des commentaires répertoriés dans ce livre. J’ai cherché à préserver l’esprit du langage parlé, ce qui n’est pas toujours facile à l’écrit. Mais, à leur façon, humoristique et tendre, les illustrations d’Eddie participent à la reconstitution de l’ambiance des parties de loto traditionnelles.

 

René Domergue, le 3 octobre 2015

 

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* Sans parler de la plupart des lotos annoncés comme ‘loto occitan’ ou ‘provençal’.

** Les autres aspects du loto feront l’objet d’une publication à part, qui inclura l’étude du parler dans d’autres domaines que les commentaires de numéros (boulègue !), ainsi que l’analyse de la vie sociale autour du loto et des enjeux économiques.

*** éventuellement sous l’appellation de bingo, ou même bingo européen, aux Etats-Unis par exemple.

**** La population originaire du Maghreb fréquente peu les lotos.

 

 

Source : Avise, le loto ! Édité par René Domergue.

Texte : René Domergue. Illustrations : Eddie Pons.

 

 

 

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